Total ellipse of the heart

11 juin 2010 à 23:39

Deux personnages se rencontrent. Ils sont dans un bar, un resto, un club, peu importe. D’abord, ils échangent quelques œillades, des sourires ; ils fendent la foule et se rapprochent. De toute évidence le courant passe. Ils entament la conversation, l’un allume peut-être la cigarette de l’autre qui, tirant une bouffée, ne laisse aucune ambiguïté quant à son attirance. Ils boivent un verre.
Scène suivante, sans transition. La porte d’un appartement s’ouvre violemment. Le couple, embrasé, tente de faire son chemin jusqu’au lit ou jusqu’au sofa (ce qui viendra en premier) sans desceller leurs lèvres, et en essayant de se déshabiller l’un l’autre. Leur désir est irrépressible, il les consume, rien ne pourra les empêcher de passer ensemble une nuit absolument torride.

Ok, maintenant, suis-je la seule à me demander ce qui s’est passé entre le bar et la porte d’entrée ?
Pourtant, la plupart du temps, cette scène est absente. Pour un peu, on pourrait même penser que la porte du bar donne directement sur la porte d’entrée de l’appartement.

Si on y réfléchit bien, deux minutes, à tête reposée… cette ellipse est ridicule. D’abord : pourquoi ne nous montrer le couple qu’une fois parvenu à l’appartement ? Leurs intentions semblent claires quel que soit le décor, non ?
Et puis surtout : que faut-il en conclure sur ce qui s’est passé entretemps ?

…Quand ce genre d’ellipse se produit, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer la scène intermédiaire. Dans le taxi. Les deux personnages sont assis côte à côte. Peut-être qu’ils s’embrassent fougueusement et que le chauffeur leur jette des coups d’œil dans le rétro. Mais l’ellipse est si grotesque que je ne peux pas faire autrement que visualiser nos deux amants assis les mains sur les genoux, distants l’un de l’autre, regardant chacun de leur côté.
« Ah tiens, il n’y avait pas un Starbucks, là ?
– C’est un Appleby’s maintenant.
– Ah, mais où est passé le Starbucks alors ?
– Il a déménagé à l’angle de la 28e.
– Oh… je vois.
– Bien bien bien…
– Et sinon, on fait moitié/moitié pour la course ? »
Rien que de penser à cette scène qui n’existe pas, le reste s’en trouve immédiatement discrédité…

C’est comme les disputes. Pourquoi, dans les séries, les personnages attendent toujours d’être rentrés à la maison, d’avoir fermé la porte et jeté les clés sur la table basse, pour que l’un d’entre eux dise : « Quoi ? Qu’est-ce qui va pas ? » et que la dispute éclate. Vous ne croyez pas qu’en revenant de l’endroit où a eu lieu l’incident d’origine, ils ont eu largement le temps de réaliser que l’un des deux est fumasse ? Est-ce que, dans la voiture mettons, tout le temps que l’un conduisait et l’autre regardait la route, ils ont mis leur discorde entre parenthèses ?
« Tiens, c’est le même sac à main que celui que je voulais offrir à ma mère…
– Où ça ?
– Ah bah, laisse tomber, elle a tourné dans l’autre rue.
– …
– …
– Il fait un drôle de bruit, le pot d’échappement, non ? »

Si ces ellipses se retrouvent si souvent dans les séries, films, téléfilms… c’est parce que de toute évidence, elles sont très pratiques. Si on laisse la scène dans le taxi ou la voiture, il faut la filmer dans un taxi ou une voiture, alors qu’on a un très joli décor d’appartement qui ne demande qu’à être utilisé pour pas un centime de plus.

Et puis, et c’est le plus important, cette scène répond à un cliché. Si les deux personnages se montent dessus à l’arrière du taxi, nous allons l’interpréter différemment ; s’ils s’envoient en l’air une fois arrivés à l’appartement (et ce même si ça semble totalement incohérent), ils sont dans la norme. L’ellipse permet d’aller directement au cliché de façon à pouvoir appuyer sur le fait que les deux amants vont passer la nuit ensemble ou pour montrer que la dispute a vraiment eu lieu.

Au lieu de refléter une situation réelle puisque concrètement, les personnages ont forcément dû faire le trajet entre le bar et l’appartement et n’ont pas attendu d’être arrivés pour avoir envie l’un de l’autre (c’est au contraire la conséquence de leur attirance), l’ellipse devient obligatoire alors qu’elle est absurde. Si elle disparait, le sens des évènements change.

Évidemment, il y a des ellipses nécessaires, et je ne ferai pas partie de ceux qui reprochent à Jack Bauer de ne pas aller soulager sa vessie aussi souvent que ce que son urologue recommanderait.

Mais le non-dit de l’ellipse, la ou les scènes qui manquent d’un point de vue objectif, le moment qui dans la vraie vie ne pourrait pas être simplement occulté, en dit au moins autant que les scènes qu’on voit sur les clichés utilisés par la fiction qui en use, et parfois abuse.

Par voie de conséquence, l’ellipse formate notre vision d’un évènement donné. Si la scène s’arrête dans le bar, on ne se sentira même pas sûrs qu’ils aient concrétisé. On nous habitue à demander une explicitation codifiée de la situation et de l’enchaînement de scènes au cours desquelles elle se développe, dans un cadre ne laissant aucune ambiguïté planer sur la suite des opérations. On devient, en quelque sorte, intellectuellement accro à ces ellipses et ces lieux communs. C’est leur absence ou leur modification qui relève du revirement de situation, un comble…

Tout le monde ne peut pas faire une série en temps réel, évidemment ; mais la manière de gérer l’ellipse est, en fin de compte, un assez bon indice sur la façon dont les scénaristes d’une fiction donnée considèrent l’intelligence de leurs spectateurs.

Pour faire le test, la prochaine fois, essayez d’imaginer ce qui se passe entre deux scènes… et bienvenue dans mon monde, où tant de scènes deviennent risibles.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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